Eglise de Castelvieil

Eglise romane ; commune de Castelviel, département de la Gironde, Aquitaine, France
On est surpris de voir une très pauvre église (nef lambrissée et travée droite de chœur romanes, mur occidental et sanctuaire carré gothiques) posséder l’un des plus somptueux et l’un des plus beaux portails de la Guyenne, comparable aux créations les plus réussies de la Saintonge, dont il prolonge la résonance en affirmant une personnalité propre. Un large, très large et très profond portail à cinq voussures en plein-cintre y est encadré de deux minuscules fausses-portes à un seul rouleau, accentuant le contraste. L’ensemble, logé dans un massif avant-corps très saillant sous une corniche à modillons nus, possède la majesté carrée d’un arc de triomphe antique. On songerait à la façade, semblablement assise, de Saint-Martin-de-Sescas, si la sculpture de Saint-Martin ne se contentait d’une exécution artisanale sans surprise, tandis que l’artiste de Castelvieil est touché par cette grâce indicible dont naissent les œuvres d’exception. La porte centrale fait alterner cinq larges rouleaux dont la section quadrangulaire disparaît sous l’ornementation, avec quatre voussures étroites en biseau, ou couvre-joints (cinq si l’on compte l’archivolte). Les voussures larges reposent sur des colonnettes, sauf l’intrados, reçu par les chambranles de la porte, tandis que les couvre-joints s’appuient sur les pié-roits intercalaires à angles vifs. On a refait au XIXe siècle le chambranle de droite de cette porte, qui était nu, sur le modèle de l’autre. Partant de l’intérieur, on voit donc se succéder des tranches inégales de décor : tores encadrant une gorge semée de fleurettes, rinceaux vigoureux faits d’une succession de tiges végétales en S, tore entre deux gorges garnies de festons opposés par le sommet. Puis vient la troisième voussure large, qui fait se succéder, à raison d’un par claveau, des hommes tirant sur une corde; un chanfrein couvert de demi-palmettes les sépare d’une longue théorie de femmes armées, infléchies dans le sens de la courbe de l’arc; ce sont les Vertus, terrassant les Vices, illustration de la Psychomachie de Prudence. Les trois figures de la moitié gauche de l’arc sont belles, sereines dans le combat, aisément victorieuses. Elles foulent sous leurs pieds des serpents et autres bêtes grouillantes, allégories des Vices. Dans la partie droite de la voussure, le tassement de quatre Vertus, dont l’une ploie curieusement les jambes, la férocité plus agressive des monstres, ôtent à cette partie de la scène une part de sa monumentalité. Telle quelle, sans égaler Blasimon, cette représentation reste hautement honorable, et l’on regrette la disparition des têtes. Un étroit rouleau énigmatique, où l’on voit des lions en marche alterner avec des hommes courbés qui cherchent à leur saisir les pattes arrière, sépare la Psychomachie de la large voussure suivante, consacrée au calendrier. C’est la plus belle zone du portail et peut-être le meilleur zodiaque roman du Sud-Ouest. Au sommier de gauche de l’arc, Janvier, mois des bombances, un homme attablé mange et boit, un Capricorne aux pieds fourchus le surmonte. Février, un personnage qui se chauffe, accompagné du signe du Verseau. Mars, un vigneron taille un cep, un Bélier au-dessus. Avril, une jeune fille (?) accompagnée du signe du Taureau. Mai, une scène mutilée suivie de la représentation des Gémeaux. Juin, un faucheur. Les figures de Juillet et Août ont été martelées et sont peu lisibles; on distingue les signes de la Vierge et de la Balance, et un personnage qui bat le blé. Septembre, un vigneron foule le raisin dans une cuve. Octobre, un cueilleur de fruits suivi d’un signe mutilé du Scorpion. Novembre, un homme, le coutelas sur l’épaule, et près de lui un porc (?) pendu, le Sagittaire au-dessous. Enfin, au sommier de droite, Décembre, un homme assis à une table. Une chasse au cerf, une chasse au sanglier, une chasse au lièvre se répartissent l’archivolte; un tireur d’épine s’intercale entre une femme et le porteur d’une pièce de gibier. La verve de l’imagier se donne encore libre cours sur le rouleau des fausses-portes; à gauche, des monstres sauteurs mordillent des rinceaux harmonieux sous une archivolte à palmettes, et à droite, deux guerriers arc-boutés, dont la courbe des corps accompagne celle du cintre, s’opposent épaule contre épaule à la clé de l’arc; c’est un morceau remarquable. L’archivolte multiplie indéfiniment de petits basilics dont la queue se retrousse joliment en palmette. La diversité des supports – grosses demi-colonnes aux bords extrêmes de l’arcature, colonnettes géminées à l’extérieur de la porte, alternance de colonnettes et de ressauts pour recevoir voussures larges et minces de l’ébra-sement, pilastres enfin à l’intrados – permet d’intensifier encore la variété du décor par le nombre des chapiteaux et des tailloirs. En voici, partant de la gauche, la rapide nomenclature :
1 – Le gros chapiteau, à gauche, était fruste en 1845, selon Léo Drouyn; on y a sculpté des femmes allaitant des serpents; le tailloir, ancien, montre deux quadrupèdes bicorporés, dont les têtes occupent les angles.
2 – Chapiteau double; on y voit deux hommes en lutte qu’une femme cherche à séparer, et un joueur de viole entre une femme penchée et un chien qui saute vers lui ; d’épais rinceaux de feuillages sortent des masques d’angle du tailloir.
3 – Jolie corbeille sous un tailloir de palmettes; on y voit deux quadrupèdes dont les queues se relèvent en fleurons, qu’un homme, dont la tête dépasse entre leurs cous, saisit dans ses mains.
4 – Un joueur de viole et un harpiste encadrent une femme debout; les acanthes du tailloir se poursuivent sur le suivant.
5 – Ornée de palmettes bien équilibrées, cette corbeille aurait, selon Drouyn, peut-être été refaite avec fidélité; elle semble pourtant ancienne.
6 – Ce premier chapiteau à droite de la porte montre deux quadrupèdes assis adossés, tournant la gueule vers un gros masque humain tenant la place de la volute d’angle; de jolies palmettes leur tiennent lieu d’ailes; au tailloir, et sur les deux suivants, crossettes, et palmettes où l’on a vu, avec trop de complaisance, des fleurs de lys.
7 – Une femme présente à un homme une tête coupée. Il pourrait s’agir d’Hérodiade tenant le chef de Jean-Baptiste. A l’arrière-plan apparaissent des mufles de lions.
8 – Un roi couronné sur un trône ordonne le meurtre d’un personnage incliné vers lequel un autre brandit un glaive. Une tête de démon grimace à l’angle de la corbeille. On pourrait, vu la date tardive du portail, y voir le martyre de saint Thomas Becket, à moins d’en lier le sens au précédent, et d’y lire le meurtre de saint Jean-Baptiste ordonné par Hérode. Les scènes se liraient alors de l’extérieur vers l’intérieur.
9 – Le chapiteau double représente les Saintes Femmes au Tombeau; à gauche, l’Ange, et un personnage tenant un livre.
10 – Le dernier chapiteau à droite, chargé d’hommes et de griffons affrontés, est moderne.
Les bases, qui se prolongent en stylobate, ont été largement, mais fidèlement restaurées. Ces sculptures ont toujours paru tardives à ceux qui les ont étudiées. Brutails, quirapportait les voussures « à la fin du XIIe siècle au plus tôt », à cause de la forme des écus, s’inquiétait des mentonnières des chapiteaux 2 et 9, qui lui paraissaient « à la mode parmi les contemporains de Saint Louis ». On voit de ces mentonnières dès le début du XIIIe siècle, période à laquelle il faudrait alors reporter ces belles sculptures, qui seraient donc l’ouvrage d’un artiste âgé et traditionaliste, mais de grand talent, qui aurait continué à travailler dans l’esthétique de Chadenac, Aulnay ou Blasimon. Mais peut-être ces chapiteaux sont-ils des réfections un peu plus récentes que le reste ? Quoi qu’il en soit, Castelvieil constitue l’une des belles pages de l’art roman tardif dans le Sud-Ouest.
(extrait de : Guyenne romane ; Pierre Dubourg-Noves, Ed. du Zodiaque, Coll. La Nuit des Temps, 1979, pp. 296-298)

Eglise romane ; commune de Castelviel, département de la Gironde, Aquitaine, France
On est surpris de voir une très pauvre église (nef lambrissée et travée droite de chœur romanes, mur occidental et sanctuaire carré gothiques) posséder l’un des plus somptueux et l’un des plus beaux portails de la Guyenne, comparable aux créations les plus réussies de la Saintonge, dont il prolonge la résonance en affirmant une personnalité propre. Un large, très large et très profond portail à cinq voussures en plein-cintre y est encadré de deux minuscules fausses-portes à un seul rouleau, accentuant le contraste. L’ensemble, logé dans un massif avant-corps très saillant sous une corniche à modillons nus, possède la majesté carrée d’un arc de triomphe antique. On songerait à la façade, semblablement assise, de Saint-Martin-de-Sescas, si la sculpture de Saint-Martin ne se contentait d’une exécution artisanale sans surprise, tandis que l’artiste de Castelvieil est touché par cette grâce indicible dont naissent les œuvres d’exception. La porte centrale fait alterner cinq larges rouleaux dont la section quadrangulaire disparaît sous l’ornementation, avec quatre voussures étroites en biseau, ou couvre-joints (cinq si l’on compte l’archivolte). Les voussures larges reposent sur des colonnettes, sauf l’intrados, reçu par les chambranles de la porte, tandis que les couvre-joints s’appuient sur les pié-roits intercalaires à angles vifs. On a refait au XIXe siècle le chambranle de droite de cette porte, qui était nu, sur le modèle de l’autre. Partant de l’intérieur, on voit donc se succéder des tranches inégales de décor : tores encadrant une gorge semée de fleurettes, rinceaux vigoureux faits d’une succession de tiges végétales en S, tore entre deux gorges garnies de festons opposés par le sommet. Puis vient la troisième voussure large, qui fait se succéder, à raison d’un par claveau, des hommes tirant sur une corde; un chanfrein couvert de demi-palmettes les sépare d’une longue théorie de femmes armées, infléchies dans le sens de la courbe de l’arc; ce sont les Vertus, terrassant les Vices, illustration de la Psychomachie de Prudence. Les trois figures de la moitié gauche de l’arc sont belles, sereines dans le combat, aisément victorieuses. Elles foulent sous leurs pieds des serpents et autres bêtes grouillantes, allégories des Vices. Dans la partie droite de la voussure, le tassement de quatre Vertus, dont l’une ploie curieusement les jambes, la férocité plus agressive des monstres, ôtent à cette partie de la scène une part de sa monumentalité. Telle quelle, sans égaler Blasimon, cette représentation reste hautement honorable, et l’on regrette la disparition des têtes. Un étroit rouleau énigmatique, où l’on voit des lions en marche alterner avec des hommes courbés qui cherchent à leur saisir les pattes arrière, sépare la Psychomachie de la large voussure suivante, consacrée au calendrier. C’est la plus belle zone du portail et peut-être le meilleur zodiaque roman du Sud-Ouest. Au sommier de gauche de l’arc, Janvier, mois des bombances, un homme attablé mange et boit, un Capricorne aux pieds fourchus le surmonte. Février, un personnage qui se chauffe, accompagné du signe du Verseau. Mars, un vigneron taille un cep, un Bélier au-dessus. Avril, une jeune fille (?) accompagnée du signe du Taureau. Mai, une scène mutilée suivie de la représentation des Gémeaux. Juin, un faucheur. Les figures de Juillet et Août ont été martelées et sont peu lisibles; on distingue les signes de la Vierge et de la Balance, et un personnage qui bat le blé. Septembre, un vigneron foule le raisin dans une cuve. Octobre, un cueilleur de fruits suivi d’un signe mutilé du Scorpion. Novembre, un homme, le coutelas sur l’épaule, et près de lui un porc (?) pendu, le Sagittaire au-dessous. Enfin, au sommier de droite, Décembre, un homme assis à une table. Une chasse au cerf, une chasse au sanglier, une chasse au lièvre se répartissent l’archivolte; un tireur d’épine s’intercale entre une femme et le porteur d’une pièce de gibier. La verve de l’imagier se donne encore libre cours sur le rouleau des fausses-portes; à gauche, des monstres sauteurs mordillent des rinceaux harmonieux sous une archivolte à palmettes, et à droite, deux guerriers arc-boutés, dont la courbe des corps accompagne celle du cintre, s’opposent épaule contre épaule à la clé de l’arc; c’est un morceau remarquable. L’archivolte multiplie indéfiniment de petits basilics dont la queue se retrousse joliment en palmette. La diversité des supports – grosses demi-colonnes aux bords extrêmes de l’arcature, colonnettes géminées à l’extérieur de la porte, alternance de colonnettes et de ressauts pour recevoir voussures larges et minces de l’ébra-sement, pilastres enfin à l’intrados – permet d’intensifier encore la variété du décor par le nombre des chapiteaux et des tailloirs. En voici, partant de la gauche, la rapide nomenclature :
1 – Le gros chapiteau, à gauche, était fruste en 1845, selon Léo Drouyn; on y a sculpté des femmes allaitant des serpents; le tailloir, ancien, montre deux quadrupèdes bicorporés, dont les têtes occupent les angles.
2 – Chapiteau double; on y voit deux hommes en lutte qu’une femme cherche à séparer, et un joueur de viole entre une femme penchée et un chien qui saute vers lui ; d’épais rinceaux de feuillages sortent des masques d’angle du tailloir.
3 – Jolie corbeille sous un tailloir de palmettes; on y voit deux quadrupèdes dont les queues se relèvent en fleurons, qu’un homme, dont la tête dépasse entre leurs cous, saisit dans ses mains.
4 – Un joueur de viole et un harpiste encadrent une femme debout; les acanthes du tailloir se poursuivent sur le suivant.
5 – Ornée de palmettes bien équilibrées, cette corbeille aurait, selon Drouyn, peut-être été refaite avec fidélité; elle semble pourtant ancienne.
6 – Ce premier chapiteau à droite de la porte montre deux quadrupèdes assis adossés, tournant la gueule vers un gros masque humain tenant la place de la volute d’angle; de jolies palmettes leur tiennent lieu d’ailes; au tailloir, et sur les deux suivants, crossettes, et palmettes où l’on a vu, avec trop de complaisance, des fleurs de lys.
7 – Une femme présente à un homme une tête coupée. Il pourrait s’agir d’Hérodiade tenant le chef de Jean-Baptiste. A l’arrière-plan apparaissent des mufles de lions.
8 – Un roi couronné sur un trône ordonne le meurtre d’un personnage incliné vers lequel un autre brandit un glaive. Une tête de démon grimace à l’angle de la corbeille. On pourrait, vu la date tardive du portail, y voir le martyre de saint Thomas Becket, à moins d’en lier le sens au précédent, et d’y lire le meurtre de saint Jean-Baptiste ordonné par Hérode. Les scènes se liraient alors de l’extérieur vers l’intérieur.
9 – Le chapiteau double représente les Saintes Femmes au Tombeau; à gauche, l’Ange, et un personnage tenant un livre.
10 – Le dernier chapiteau à droite, chargé d’hommes et de griffons affrontés, est moderne.
Les bases, qui se prolongent en stylobate, ont été largement, mais fidèlement restaurées. Ces sculptures ont toujours paru tardives à ceux qui les ont étudiées. Brutails, quirapportait les voussures « à la fin du XIIe siècle au plus tôt », à cause de la forme des écus, s’inquiétait des mentonnières des chapiteaux 2 et 9, qui lui paraissaient « à la mode parmi les contemporains de Saint Louis ». On voit de ces mentonnières dès le début du XIIIe siècle, période à laquelle il faudrait alors reporter ces belles sculptures, qui seraient donc l’ouvrage d’un artiste âgé et traditionaliste, mais de grand talent, qui aurait continué à travailler dans l’esthétique de Chadenac, Aulnay ou Blasimon. Mais peut-être ces chapiteaux sont-ils des réfections un peu plus récentes que le reste ? Quoi qu’il en soit, Castelvieil constitue l’une des belles pages de l’art roman tardif dans le Sud-Ouest.
(extrait de : Guyenne romane ; Pierre Dubourg-Noves, Ed. du Zodiaque, Coll. La Nuit des Temps, 1979, pp. 296-298)
A suivre:
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