Rencontre

Dans la Russie de Poutine

Deux romanciers emblématiques de la nouvelle génération russe

Une génération de nouveaux romanciers russes est née sur les décombres de l’ancien communisme et a poussé dans cet étrange terreau qui mêle démocratie, bonapartisme et anarchisme mafieux. Ces écrivains parlent de ce monde dans lequel ils vivent, fait de vodka, de violence, de guerre en Tchétchénie, de sexe et de pertes de repères. Il est encore difficile de distinguer, dans cette efflorescence, les noms qui resteront. Le dernier Salon du livre de Paris était consacré à la Russie et de nombreux éditeurs en ont profité pour publier les romans les plus récents venus de l’ex-empire.

Andréï Guelassimov et Vladimir Sorokine sont emblématiques de cette nouvelle génération.

Le second a une réputation de mouton noir, d’enfant terrible des lettres russes. Sorokine est un post-moderne qui aime bouleverser les tabous et n’hésite pas à évoquer la violence et le sexe en termes crus. De quoi secouer les Russes, même si de nombreux auteurs américains du XXe siècle ont été aussi radicaux que lui.

Son roman est une fable, forte, trop caricaturale. Il imagine une secte d’hommes et femmes, blonds aux yeux bleus, qui disparaîtront dans un éclair de lumière et accéderont alors à leur «paradis», dès qu’ils seront 23000. Depuis plus de 60 ans, les adeptes cherchent fiévreusement leurs «frères et soeurs» afin d’atteindre ce moment tant attendu. Pour reconnaître les élus, il faut frapper violemment le sternum des candidats avec un marteau de glace confectionné à partir d’une météorite géante tombée au début du siècle en Sibérie. Les Blonds aux yeux bleus, qu’ils soient chefs d’entreprise, petits drogués, putains ou infirmières, sont enlevés. On déchire leur chemise et on frappe brutalement leur poitrine jusqu’au coma. Si un souffle se dégage d’eux, s’ils «parlent avec leur coeur», ils seront sauvés et deviendront membres de la secte des purs, qui communique en s’enlaçant nus, et cependant chastes. Sinon, ils sont frappés à mort et laissés dans une mare de sang.

Un tel scénario est digne d’un film de série C. Et Vladimir Sorokine n’évite pas ce travers simpliste. Reste cependant l’histoire fermement menée de ce groupe qui surgit sous les Nazis, se développe sous Staline et continue sous Poutine. Une secte qui prône une idéologie de pureté rappelant celle des Aryens nazis ou celle des communistes staliniens et, peut-être demain, celle des sectes religieuses nées de l’anarchie. Un idéal de fraternité permet-il toutes ces violences? Toute aspiration à la pureté est mortifère, toute idéologie est totalitaire, répond à demi-mots l’auteur. Vladimir Sorokine raconte cette histoire avec un mélange étonnant de lyrisme et de froideur bureaucratique.

TRÈS ANGLO-SAXON

Bien différent est Andreï Guelassimov, parfait connaisseur de la littérature anglo-américaine qu’il enseigne à l’université. «Fox Mulder a une tête de cochon» est son premier livre, un recueil de nouvelles. Depuis lors, il a publié un récit sur la guerre en Tchétchénie. Ses nouvelles sont bien menées, dans un style concis, avec un sens de l’ellipse pour tout raconter sans le dire et terminer par des points de suspension révélateurs. Ses sujets sont ceux de la Russie actuelle. Comme l’initiation d’un jeune étudiant dans une école. Dans ce thème pourtant éculé, il innove en faisant d’une enseignante l’initiatrice sexuelle. Une autre histoire met en scène des mafieux caucasiens: «Les gens n’attendent jamais qu’une chose, entuber quelqu’un d’autre dans les grandes largeurs». Ou le récit émouvant d’une vieille matriochka qui se lie à sa petite-fille, malingre et triste, enfant rejeté par un père égoïste et buveur.

Le titre du recueil de nouvelles (et de la première histoire) vient de la fille de Guelassimov qui regardait les X- files et avait trouvé que l’agent Fox Mulder avait une tête de cochon. Mais il n’en est jamais question dans le livre même.

Loin du lyrisme et des excès de Sorokine, Guelassimov se situe plutôt dans la grande tradition anglo-saxonne, mais en évoquant la Russie actuelle. «Dur, décidément d’être un adolescent au pays des Soviets», écrit-il. Dur, aussi, d’être Russe aujourd’hui au pays de Poutine.

et Andréï Guelassimov sont emblématiques de la génération des nouveaux romanciers russes.

A suivre:

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