Collégiale Saint-Michel et Saint-Gandolphe de Lautenbach - , , ,
Rencontre

Collégiale Saint-Michel et Saint-Gandolphe de Lautenbach

femme de l est

Collégiale romane Saint-Michel et Saint-Gandolphe ; commune de Lautenbach, département du Bas-Rhin 67, Alsace, France

… Qu’on se place devant la façade ou qu’on pénètre à l’intérieur de l’église, le partie initial, en dépit des transformations, se dégage toujours avec la même netteté : plan cruciforme, alternance de colonnes et de piliers carrés dans la nef, rangées de petites fenêtres percées dans les murs gouttereaux, croisée accentuée par quatre arcades donnant sur un chœur à chevet plat flanqué d’absidioles, mas­sif de façade, s’ouvrant par un porche profond, surmonté de deux tours carrées. L’étude de détail révélera toutefois que nous ne sommes pas en présence d’une œuvre homo­gène, conçue et réalisée d’un seul jet. Nef et bas-côtés sont les parties les plus anciennes : murs en moellons de petit appareil, jadis enduits de mortier et entièrement lisses du sol à la toiture, petites fenêtres en plein cintre percées à cru, autant de critères datant l’exé­cution au XIe siècle. Les arcades de la nef, découpées dans une large bande d’appareil régulier, et la forme des chapiteaux permettent de préciser davantage. Ce parement en pierre de taille existe dans plusieurs basiliques de la vallée du Rhin supé­rieur, appartenant toutes au dernier quart du siècle – ainsi Constance, Stein-am-Rhein et Schaffhouse et en Alsace même Hattstatt. Quant aux chapiteaux polygonaux à faces découpées en lobes, leurs parallèles se retrou­vent également à Constance et à Stein, à la différence près qu’à Lautenbach, le tailloir, au lieu d’être octogonal, est carré. Mais la date d’exécution peut être serrée de plus près encore. En effet, l’abbatiale carolin­gienne – il en subsiste quelques fragments incrustés dans les murs des bas-côtés – détruite par les Impériaux en 1080, est toujours en rui­ne en 1084; des critères stylistiques obligent toutefois à fixer le terme extrême de la recons­truction à l’année 1100. Les murs de fond des croisillons sont ajourés de six grandes fenêtres, superposées trois par trois, disposition qui a dû être copiée sur celle du chevet de Murbach et daterait ainsi de 1130 à 1140 environ. Une charte de 1269 parle de murs lézardés menaçant ruine. La reconstruction du chœur s’ensuivit : le profil des encadrements et le remplage des fenêtres rappellent ceux des abbatiales de Marmoutier et de Wissembourg, toutes deux du dernier tiers du XIIIе siècle. Les voûtes, par contre, sont postérieures à l’in­cendie de 1457. Le massif de façade appartient à une troi­sième campagne de construction datant de l’époque romane. Muni d’un parement en pierre de taille, d’un bel appareil régulier, décoré d’arcades aveugles, de lésènes et d’ar­ceaux lombards, il n’en subsiste néanmoins que deux étages, celui du porche et celui de la tribune, qui ouvrait jadis par des arcatures en direction de la nef. Jusqu’à la restauration de 1859, ce puissant soubassement était sur­monté d’une massive tour rectangulaire érigée dans l’axe du porche. Ayant désagrégé par son poids les maçonneries qui lui servaient de sup­port, cette adjonction consécutive à l’incendie de 1457 à dû être supprimée. Mais les nouvel­les tours et le gable, sortis de l’imagination d’un architecte du XIXe siècle ne possédant pas de preuve pour l’ordonnance et le décor qu’il a mis en œuvre, sont loin de rallier tous les suffrages.
Le porche
Le porche s’ouvrant au bas de la façade, également déposé en 1859, a cependant gardé son caractère primitif dans son gros œuvre et dans le plus grand nombre de ses détails. C’est la forme la plus riche que les maîtres romans aient donnée en Alsace à cet élément d’archi­tecture. Ouvrant vers l’extérieur par un triplet, il se compose de trois vaisseaux profonds de deux travées chacun, dont celui du milieu, plus large que les bas-côtés, aboutit au portail qui donne accès à la nef. Et voici le détail de la structure des supports : les piliers rectangulaires recoupant le triplet sont chargés à la face d’un faisceau de baguettes répondant à celles qui suivent les archivoltes, tandis qu’une colonnette est adossée contre la face interne des mêmes piliers. Au milieu des murs Nord et Sud du porche, des colonnettes semblables s’appuient sur un dosseret, tandis que des fûts en quart-de-rond sont engagés dans les angles. Enfin, correspondant à celles des piliers de façade, deux colonnettes iden­tiques flanquent l’ouverture du portail. Au centre, les supports sont constitués par des colonnes monolithes fort élancées, dont les chapiteaux soulignés d’un câble sont ornés de palmettes et de rinceaux d’un très faible relief. Au-dessus de ces colonnes et des fûts engagés dans les murs, reliés par une corniche à triple torsade et biseau chargé d’un damier, s’élèvent les voûtes. Doubleaux, arcs formerets et branches d’ogives ont le même profil – une plate-bande chargée d’un tore – et constituent un réseau serré retombant en faisceau sans se recouper sur les supports. Les branches d’ogives se réunissent au sommet des voûtes sans intermédiaire de clefs, tandis que les claveaux sont alternativement en grès rose et blanc. Au-dessus du dallage, une ban­quette et des dés carrés constituent une assise solide aux colonnes et piliers à bases attiques. Quant au portail, il est surmonté de trois voussures toriques en plein cintre, qui re­tombent sur trois baguettes logées dans l’ébrasement des jambages. A hauteur du linteau, un bandeau décoré d’une frise sculptée inter­rompt la continuité des torsades et contourne même la colonne servant de support à la voûte. Le porche de Lautenbach mérite l’attention à plusieurs égards : structure des voûtes, richesse du décor, type du portail, proportions générales. Le profil torique des ogives rappelle celui des voûtes de l’église Saint-Jean-lès-Saverne. Nouveaux et constituant l’originalité de Lau­tenbach sont les boudins qui remplacent les lourds doubleaux rectangulaires. Même les formerets sont garnis de baguettes; il n’existe donc plus de différenciation entre doubleaux, ogives et formerets. Caractéristique est par ailleurs l’ornement sculpté en méplat, qui recouvre chapiteaux, impostes, bandeaux et même les plinthes des bases. L’élément végétal alterne avec torsades et damiers. Enfin, l’arête vive semble bannie et a été remplacé par l’arrondi. Cette concep­tion du décor est évidemment personnelle au sculpteur et constitue son style, elle se re­trouve néanmoins au porche de Marmoutier. Le cadre de la porte se différencie nettement des portails à colonnes placées dans les ressauts des jambages, typiques pour la Haute-Alsace dans la deuxième moitié du XIIe siècle. Son cadre d’archivoltes toriques prolongées par des baguettes jusqu’au sol, bien qu’interrompues par une imposte reliant les supports des voûtes, est certainement d’inspiration italienne. Des portails presque identiques se trouvent aux églises San Simpliciano de Milan et Sainte-Marie-Majeure de Bergame et, si l’on excepte la frise de l’imposte prolongée sur le linteau, également à la cathédrale de San Donnino Fideuza.
L’impression de légèreté qui se dégage du porche est due aux proportions élancées des supports et au faisceau de verticales qui les recouvrent en partie. De plus, la suppression des lourds doubleaux rectangulaires aboutit au remplacement de la subdivision tradition­nelle en champs de voûte autonomes et juxta­posés par un réseau uniforme de nervures, qui semblent élargir la voûte jusqu’aux murs du porche. Une architecture de salle dégageant un sentiment analogue de l’espace a été réalisée dans les chapelles palatines de Nuremberg et d’Égra en Tchécoslovaquie, au point qu’on a conclu pour cette dernière à une réalisation par des architectes et sculpteurs alsaciens. Toutefois, les doubleaux de la chapelle haute d’Égra sont constitués par des arcs brisés et semblent n’appartenir qu’à la fin du XIIè siècle. Le porche de Lautenbach, au contraire, a cer­tainement été élevé à une date proche du milieu de ce siècle.
Le thème des sculptures
Le tympan a été martelé, mais une descrip­tion du XVIIe siècle et des traces sur la pierre révèlent qu’au centre, le Christ trônait dans une mandorle entre saint Michel tuant le dragon, à gauche, et saint Gangolphe portant le casque et une lance, à droite. Le thème de la frise de l’imposte se lit de l’intérieur vers l’extérieur. Ainsi sur le jambage gauche, une femme portant un enfant dans ses bras est en butte aux avances d’un homme nu. Un animal aux longues oreilles, qui se tient dans son dos, personnifie le tentateur. Suivent l’homme et la femme se tenant enlacés, puis le mari administrant une correction à sa femme, qui tombe à la renverse avec son enfant; enfin l’enfant couché sous un gros ser­pent et l’homme nu ouvrant la gueule du monstre. Sur le montant droit sont alignés deux groupes d’hommes enlacés puis un homme qui tient un enfant dans chaque main en le faisant voltiger, l’un enlacé par un serpent et l’autre mordu par un porc. Cette brute ricanante est, comme le tricéphale de Marmoutier, une image du maître des enfers, dévoreur des âmes damnées. Usant d’un réalisme moins brutal que les artistes du "trecento", le sculpteur de Lautenbach montre les pécheurs, retenus comme dans un étau par les griffes de Satan, se débattant sans succès contre les attaques des bêtes immondes qui peuplent les profondeurs de l’abîme. Le sens de toutes les scènes n’est pas clair et nous ne nous hasarderons pas à définir la signification exacte des hommes enlacés ou de l’homme chevauchant le dragon, bien que symbolisant parfois l’homme entraîné par ses passions. En tout cas, la représentation de l’adultère est probablement en relation avec les fonctions de saint Gangolphe, figuré du même côté sur le tympan, tandis que les scènes démo­niaques peuvent être rattachées à l’archange, le deuxième saint patron de l’église. Une sculpture placée à l’angle Sud-Ouest du porche mérite une attention spéciale. Les deux personnages au milieu d’un jardin, habillés de robes avec ceinture et chaussés de brodequins, représentent des bienheureux ou élus en posses­sion du fruit du paradis. Une repré­sentation identique et plus explicite se retrouve au portail de l’église franciscaine de Salzbourg; elle n’est pas moins fréquente dans les minia­tures. Un manuscrit de l’école de Thuringe révèle que le groupe est extrait d’une compo­sition bien plus vaste, dont la figuration du sein d’Abraham constitue le thème central. A Lautenbach, les récompenses du paradis ont donc été opposées aux châtiments réservés aux pécheurs…. (extrait de : Alsace romane, Ed. Zodiaque, Coll. Nuit des Temps)

A suivre:

Tags des lecteurs:

Tags: , , ,

Ma réaction